En marge de l'exposition, les vrais enjeux du programme d'atelier de broderie à Laghmani – Afghanistan

Pour Pascale Goldenberg, la mise en place de ce projet d'atelier de broderie a pris très vite les couleurs d'une véritable aventure ... humaine. Lorsqu'en juillet 2005, elle part pour l'Afghanistan elle ne se doute pas dans quel périple elle s'est lancée. Récit.


Partir ou ne pas partir?

En marge de l'exposition, les vrais enjeux du programme d'atelier de broderie à Laghmani – Afghanistan
Je commence par le commencement, parce que j´ai vraiment dû me battre pour pouvoir partir. Comme mon passeport ne revenait pas avec le visa, un coup de téléphone à l´ambassade à Bonn (Allemagne) m´apprenait que le consul n´avait pas envie de me laisser partir (parce que j´étais une femme seule, semble-t-il).

Ce sur quoi, mes collègues de la DAI (l´association humanitaire allemande-afghane de Freiburg) considérèrent alors aussi qu´il y avait trop de risques à ce moment-là et me conseillèrent de repousser mon voyage.

Mais pour des raisons personnelles, ce report m’aurait posé encore plus de problèmes. J´ai donc dû défendre ma cause lors d´une réunion de la DAI, en jurant que je saurais m´adapter aux mœurs et coutumes de l´Afghanistan et que j´éviterais toute provocation. Un coup de téléphone convaincant de la DAI au consulat a ainsi permis que je reçoive mon passeport après plusieurs semaines d´attente (le jeudi, le jour de la libération de l´italienne Clementina) et le dimanche, tout juste trois jours après, je pouvais m´envoler.

Ce voyage m´était devenu très important ; non seulement j´avais initié ce projet de broderie-main, il y a deux ans, mais il y avait une bonne demi-année de préparatifs à la clé, pour lesquels de nombreuses personnes s’étaient engagées. Le moment était donc venu de faire la connaissance de ces femmes et de confronter ma vision du projet avec la réalité .

Un peu d´histoire

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Laghmani est un village situé à environ 70 km au nord de Kaboul dans la province de Parwan, Charikar situé à 15 km en étant le chef-lieu. C´est dans cette commune qu´en 2003/2004, la DAI a géré un centre pour femmes, où pour une durée de six mois par personne, les femmes avaient la possibilité de prendre des cours de coupe/couture et d´alphabétisation.

Presque une centaine de femmes, exclusivement des veuves, participèrent à ce programme. Elles reçurent en fin de stage une machine à coudre, avec l´espoir de la part de la DAI, qu´elles puissent ainsi honorer de petites commandes dans leur entourage et gagner de l´argent. Lors des derniers six mois de ce projet, et grâce à mon initiative, il leur fut proposé de réapprendre à broder à la main une technique textile qui, traditionnellement, fait partie du patrimoine afghan. Très peu de directives de mon côté, ce sont les femmes elles-mêmes qui inventent leurs motifs au sein d´une culture ancestrale ; toutefois quelques impératifs de ma part : broder toute la surface de carrés de 8 x 8 cm et n´utiliser que le tissu et les fils que je leur fais livrer. C´est à partir de l´été 2004 que les premiers carrés, achetés aux femmes, ont commencé à arriver à Freiburg.

L´idée qui me trottait dans la tête et que j´expérimentais de suite était la suivante : faire en sorte que les carrés servent de « germe » à un travail de patchwork de style classique, où les techniques de broderie et de couture patchwork se complètent, mieux, se correspondent.

Les premiers résultats, quelques petites couvertures et plaids furent convaincants. Non seulement ces deux techniques se parachèvent mais le travail final, mettant au grand jour la rencontre de deux cultures, a un grand potentiel symbolique.

Toutes les pièces (couvertures de livres, coussins, sacs…) ont été cousues par un petit groupe d´amies de Freiburg, exclusivement avec des restes de tissus, par respect pour la pauvreté des femmes afghanes. Ces différents objets servent maintenant de modèles pour donner envie à d’autres quilteuses européennes de tenter ce mélange si fort symboliquement.

L´expression textile en Afghanistan

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L´Afghanistan possède une culture textile très riche. Les tapis sont bien sûr renommés, mais il y a aussi le tricot et le feutre; pour ce qui nous intéresse, on rencontre de nombreux types de broderie, soit locales, soit se pratiquant sur tout le territoire (comme la broderie Kandahar des chemises que l´on portait chez nous dans les années hippies).

On y rencontre aussi des patchworks de style « classique » piécé, réalisés en grande partie avec des restes de tissus. Une catégorie de ces derniers a tout particulièrement retenu mon attention : il s´agit de patchworks combinant piécé et rubans préalablement brodés (plus généralement au point de croix mais aussi au passé-empiétant avec motifs floraux). Dans ce cas, on a donc bien affaire à une combinaison de techniques, parente de ce que je propose de réaliser en Europe avec les carrés brodés !

A Kaboul j´ai pu ressentir la richesse textile en flânant dans les nombreuses boutiques d´un coin du bazar (qui n´intéressent que les étrangers). Le mélange des couleurs des tissus et des fils de broderie, les motifs « exotiques », la finesse et la perfection de l´exécution et tout à la fois la place donnée à l´improvisation spontanée dans chaque pièce, tout cela me ravissait.

J´ai pris conscience à Laghmani que ces techniques ne sont plus pratiquées à l´heure actuelle. Tout comme chez nous, broder un drap ou une nappe ne fait plus partie de l´occupation de la femme sauf dans le cas où elle en fait son passe-temps. Mais en Afghanistan, le hobby est un concept totalement abstrait.

Elles m´amenèrent alors des objets brodés parce qu’il me semblait intéressant de répertorier ce qui se pratiquait. Puis rapidement, les jours passant, je réalisai qu’elles souhaitaient que je les leur achète sans aucun regret pour ces pièces brodées il y a quelques décennies et qu´elles ne remplaceront pas. C´est ainsi que je suis rentrée en possession de petits objets brodés et de deux burkas entièrement brodées à la main (les Afghans les appellent chadris, burka étant l´appellation arabe). Notons au passage qu’aucune femme du village, même parmi les plus jeunes (j´avais également des élèves de 15 à 18 ans), ne sortait de sa maison sans son chadri.

Faire la connaissance des femmes

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Le but de ce voyage à Laghmani était tout d´abord de rencontrer les femmes, de prendre le temps de faire connaissance et de donner deux semaines de cours. Je pensais proposer à ce groupe de femmes (constitué à 50% de jeunes filles et à 50 % d’adultes dont la moitié étaient veuves) sachant coudre et broder, les solutions techniques du patchwork telles qu’on les pratique chez nous ou semblables à celles qui ont été pratiquées en Afghanistan.

Je pensais qu’ainsi elles pourraient réaliser elles-mêmes des objets, comme des coussins, des petits sacs, etc. et les écouler sur le marché afghan. Dans mon concept, elles pourraient devenir indépendantes d´ici trois à cinq ans et nous les épaulerions pendant ce parcours.

Mais bien évidemment entre la vision « sympathique » d´une Européenne et la réalité locale, il y a un monde !

En effet, pour elles ce qui importe ce n’est pas un avenir radieux dans cinq ans, c’est plus prosaïquement comment payer aujourd’hui sa ration de riz pour nourrir sa famille. Cela signifie qu´il est inconcevable pour elles d’envisager un projet à longue durée, sans un soutien énergique sur place et sans relâche pour amorcer et diriger le projet.

Monter une entreprise, investir (en temps et en matériel), prendre des risques, sont autant de notions étrangères à leur monde. Bien qu´elles se connaissent toutes (il s´agit en fait d´une très grande famille où cousins et cousines se marient ensemble), elles n´ont pas l´esprit communautaire nécessaire à la création d’une entreprise collective. Par ailleurs, sur un plan purement technique, par exemple, la tension sur les modèles de machines à coudre chinoises qu´elles utilisent se dérègle en permanence ou encore, les fer à repasser qu’elles utilisent sont des fer à braises, ce qui n’est pas vraiment idéal…

Autre frein au développement du projet, pour la majorité des femmes, il est impensable de se déplacer seule à l´extérieur du village et certaines ne peuvent même pas quitter leur maison (avec grande cours qu´entourent de hauts murs en torchis). Ainsi, parmi les trente-cinq femmes avec qui nous avons travaillé, seules deux d’entre elles – Jila qui avait déjà refusé trois demandes en mariages et Khaleda, veuve depuis vingt ans - pouvaient se déplacer indépendamment. Elles venaient en taxi jusqu´à la petite ville voisine située à quinze kilomètres pour se rendre dans le grand dépôt vente local.

C’est là qu’à la fin de la première semaine, nous avons amené les produits que nous avions réalisés. Il s´agissait d´une enveloppe de Coran, d´un sac, d´un coussin et d´une couverture. Deux jours plus tard, nous apprenions qu´effectivement l´enveloppe de Coran avait été achetée, ce qui représentait certes un succès mais pas assez convaincant pour susciter plus d´énergie constructive chez ces femmes. Et moi qui croyais naïvement qu’elles seraient enthousiasmées à l´idée d´inventer des modèles avec un style à elles (la combinaison de broderie et de patchwork) et d´établir un réseau de vente !

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La broderie en elle-même

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Les carrés que nous recevions jusqu´à maintenant étaient unis, à quelques exceptions près. Cette unicité conférait un manque de dynamisme à certains carrés, un aspect monotone et terne. C´est ainsi que dès le premier jour, je vidai un gros sac rempli de fils à broder de toutes les couleurs et demandai aux femmes de réaliser des séries de trois à cinq couleurs d´après leur goût personnel.

Après quelques minutes d´hésitation devant cette montagne de fils, elles se mirent à les choisir en ayant vraiment du plaisir à réaliser plusieurs séries par personne. Nous les alignâmes et je constatai avec une grande satisfaction que les combinaisons établies faisaient preuve d´un très bon goût : si quelques unes paraissaient un peu tristes, aucune ne jurait. Je sus alors que je pourrais leur faire confiance et leur demandais d´utiliser à l´avenir trois à cinq couleurs au sein d´un même carré.

Cela signifiait alors qu´elles ajouteraient –par rapport aux broderies précédentes- un jeu de composition avec les couleurs et qu’elles gagneraient ainsi en expression libre. Les carrés brodés avec cette nouvelle liberté présentent un très grand potentiel d´individualité dans le cadre d´une expression collective traditionnelle ; de nombreuses femmes y ont trouvé leur signature personnelle, ce que je trouve extrêmement positif.

Ce fait n´était pas prévisible lorsque l´on considère l´évolution de la broderie en Europe, où pendant des siècles et encore à l´heure actuelle, les femmes se devaient de broder, d´après des directives strictes, un modèle, sans droit à l´improvisation ni à un « point de côté ».

Pendant les trois semaines, j´ai eu l´occasion d´examiner à Kaboul de nombreux objets brodés (dans le cadre de visites d´autres projets qui encadrent aussi des femmes qui brodent). Leurs travaux étaient des chefs-d´œuvre de perfection réalisés par des brodeuses qui ont chacune leur motif qu´elles répètent toute leur vie. J´estime que de telles méthodes de travail, de la série " pure et dure " n´est pas à encourager ; certes, cela peut être pratique pour la brodeuse, qui ne se pose plus de questions en répétant son motif, tout comme l´acheteur qui est sûr de son coup car ce type de broderie ne laisse pas de place aux surprises désagréables ; mais l´uniformité n´est pas bénéfique au développement personnel de la brodeuse ; c´est certainement ma vocation d´artiste et de pédagogue qui me fait prétendre cela et j´y crois fermement.

Tout au contraire, les premiers carrés « libres » des brodeuses de Laghmani et bien qu´ils ne soient techniquement pas parfaits, présentent sur cette petite surface (8 x 8 cm) une composition improvisée vitale, qui peut paraître surprenante voire insolite, mais pleine d´individualité ! En ceci, ce projet diffère des autres du genre. J´affirmerais même que cette manière de broder pourrait être considérée comme une thérapie où la brodeuse (qui est en fait une paysanne) a l´occasion pendant quelques heures de plonger dans son tableau-miniature et de naviguer de façon méditative au sein de la surface, tout en plongeant dans les couleurs -oubliant ainsi pour un moment la dure réalité du quotidien (et l´insécurité du futur).

J’espère que la broderie continuera à se développer positivement, en considérant que les femmes doivent apprendre à s´appliquer du point de vue technique (leur façon de travailler correspond à ce à quoi j´ai été généralement confrontée : les Afghans « bricolent », je veux dire par là, qu´ils font au mieux et au plus direct pour que cela ressemble à quelque chose ou que cela tienne –un certain temps- mais pas pour toujours).

Qu´une tradition, en l´occurrence la broderie, ne soit pas perdue, voilà sans doute le point positif le plus concret du projet. Pour aller à la rencontre des souhaits des brodeuses et répondre au mieux aux attentes du commerce en Allemagne et en Europe, il semble important que les femmes brodent des grandes séries (où les carrés d´une couleur unique ne varient pas beaucoup de modèles), des petites séries (2, 4 pièces) et des carrés uniques (tableaux-miniatures) qui sont également proposés à la vente seuls ou en petites séries.

De nombreux carrés ont déjà été achetés et je commence à réaliser une sorte de catalogue de carrés particulièrement réussis (ils se laissent parfaitement scanner) qui permettront éventuellement de passer commande.

Le projet se poursuit donc comme il se déroulait: je continue à faire acheter les carrés pour les revendre en Europe, jusqu´à ce que j´ai des idées plus adaptables et réalistes pour un développement durable, sur place en Afghanistan. Ici, je vais devoir faire preuve d´initiative pour arriver jusqu´aux client(e)s potentiel(le)s, du véritable marketing, moi qui ne suis pas commerçante ! Mais les idées ne manquent pas, comme celle de participer au concours-exposition lancé au niveau européen et intitulé « Le fil de femmes à femmes ».

Ce concours –exposition rassemblera des œuvres textiles incluant au moins un carré brodé par une femme afghane. Par ce biais, j´espère permettre la rencontre de nos deux cultures. Les conditions de participation sont aussi disponibles en allemand et anglais goldenberg-freiburg@t-online.de.

La pause du midi

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Le repas du midi était toujours attendu avec impatience par les femmes ; il n´était pas évident de repousser la pause d´une demi-heure, pour terminer un cycle de travail par exemple. Nous avions embauché une cuisinière qui préparait un repas très rustique (j´ai pris des photos de cuisines qui diffèrent beaucoup des nôtres !). Certaines femmes faisaient aussi leur prière pendant cette pause.

Réparties en tailleur autour de la toile cirée (nous avons toujours été assises par terre, aucune chaise pendant trois semaines), ce temps de repos nous permettait des échanges et je leur ai posé de nombreuses questions, chaque jour un peu plus délicates. J´ai demandé aux mères quel avenir elles souhaitaient pour leurs enfants ; aux jeunes filles, quels étaient leurs souhaits pour le futur ; si les veuves pouvaient/voulaient se remarier ; si les femmes voulaient encore des enfants et combien, si la décision était la leur ou celle de leur maris respectifs ou l´objet d´une discussion commune ?

Je leur ai demandé enfin combien de fois par semaine, elles couchaient avec leur homme, s´il était avenant et tendre ou grossier et brutal ; nous avons parlé de contraception pour la femme mais aussi pour l´homme, ce qui me permit d´apprendre que l´emploi de préservatifs occasionnerait des maux de dos chez l´homme !

De même, les femmes nous ont demandé, à Weeda et à moi, ce qu´il en était chez nous et dans notre couple. Mon mari avait eu l´idée excellente de me faire emmener une photo de nos quatre enfants que je présentais lorsque l´on me demandait si j´en avais. Les femmes de Laghmani commentèrent la photo avec beaucoup d´enthousiasme. Imaginez quatre garçons –le rêve d´une musulmane ! Puis d´un coup, l´une remarqua que nous n´avions pas de fille et toutes d´être attristées voire affligées pour mon sort de mère sans fille…Il y a à Laghmani une famille avec quatorze filles où le père de famille a encore l´espoir de voir naître un garçon…

Weeda, la traductrice

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C´est grâce à des contacts en Allemagne que j´embauchai par téléphone Weeda comme traductrice. Depuis le 1er mai 2005, sa famille était retournée vivre à Kaboul après de nombreuses années d´exil au Pakistan et à Munich où ils ne s'étaient jamais vraiment sentis chez eux.

Sa famille, c´est son mari Wali, qui est technicien en prothèses orthopédiques et leurs deux enfants, Mobin et Bakhar âgés respectivement de 5 et 3 ans ; Weeda, quant à elle, vient de commencer un apprentissage de coiffeuse à Kaboul. Bien qu´elle soit de vingt ans ma cadette, nous faisions une très bonne paire, malgré la fatigue occasionnée par la traduction permanente, fatigue plus importante pour elle que pour moi, les femmes afghanes étant tellement bavardes !

Comme le courant est très bien passé entre Weeda et les femmes, nous avons décidé que Weeda prendrait en charge à l´avenir, la récupération des carrés brodés et la paye des femmes. Ce mode de fonctionnement direct sera plus satisfaisant que ce qui a été pratiqué jusqu´alors où deux hommes me rendaient ce service : comme il n’avaient pas l’autorisation de voir certaines femmes, cela n’allait pas sans poser quelques problèmes.

La DAI va donc embaucher Weeda pour parfaire le contact direct avec les femmes, la communication ayant un caractère prioritaire dans l´esprit du projet. Il ne s´agit pas seulement d´acheter des carrés brodés mais de permettre à des femmes de deux horizons différents, d´une part Weeda qui vient de Kaboul et qui a vécu en Europe, et d´autre part les femmes de la campagne, qui ne quittent jamais leur village, d´avoir des échanges.

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À propos d´argent

Puisque la question m´est posée régulièrement, directement ou pas, « qui a payé ce voyage ? »

J´ai pris à ma charge le vol, le visa, les frais de pension et de transport personnels. Quant aux frais directement occasionnés pour le cours comme la paye du chauffeur, celle de Weeda, celle de la cuisinière, la location de la salle de cours, la nourriture des repas de midi (dont un tiers pour payer le bois pour la cuisson !) ainsi que les frais d´impression de la brochure de travail que j´avais réalisée avant mon départ comme outil de travail, ces frais ont été pris en charge par la DAI.

Et moi-même, comment je me suis comportée ?

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À Kaboul, j´ai été reçue dans la famille de Nasir, un Afghan habitant Freiburg. La famille est constituée de sept personnes, le père et la mère et des cinq enfants adultes, entre 18 et 24 ans. Je ne pouvais pas communiquer directement avec le père, la mère et les deux filles ; par contre, la communication passait bien (dans les limites de mon anglais) avec les trois garçons qui parlent cette langue couramment ou presque.

Puisque j´étais beaucoup à la maison lorsque je ne travaillais pas, tout comme les fils, et que Khaled, l´aîné était aussi mon chauffeur, la communication n´a en fait jamais été un problème. Avec les femmes, je parlais par signes et m´appliquais aussi à répéter les mots en farsi (persan). Je n´ai pas participé aux travaux de la maison (par exemple, je n´ai jamais eu l´idée d´annoncer « aujourd´hui je cuisine français ! »). Par contre j´ai insisté pour laver mon linge moi-même (ce qui signifie commencer par pomper l´eau et la faire chauffer éventuellement sur le petit poële dans la cour) ; comme je n´ai pas laissé les femmes le faire, elles m´observaient alors frotter mon linge en commentant. Une véritable chance : j´avais une chambre pour moi seule, celle des fils aînés qu´ils m´avaient libérée.

Pendant les trois semaines de mon entreprise, toute la famille a donc dormi dans le séjour. C´est là que nous mangions, à même le sol, autour de la toile cirée déroulée pour le repas . Aussi bien dans la famille qu´à Laghmani, je me suis sentie très à l´aise. Le rythme différent de celui vécu en Europe ne m’a jamais posé de problème. Je me suis même surpris à adopter les comportements afghans, comme par exemple gérer une discussion en considérant un problème par tous les angles où l´on n´arrive pas toujours à la faire aboutir ou encore repousser les prises de décisions au lendemain ou surlendemain, ou encore commencer une chose et la laisser en plan et finalement, apprécier les pauses, ce que je ne me permets pas à la maison !

Les hommes afghans sont très sympathiques et charmants. Cependant, leur comportement avec les femmes (femme, filles, mère et sœurs) m'a irrité plus d'une fois. Les derniers jours enfin, je pouvais me permettre d'en parler ouvertement avec les fils, leur exprimer ma révolte contenue à les voir prendre toutes les décisions concernant la gente féminine et à se faire servir systématiquement. Mais comme ils n´ont jamais connu autre chose et qu´il s'agit d´un principe musulman, ils ne pouvaient pas comprendre ce que je tentais d'expliquer. Les femmes elles-mêmes vivent cette situation de façon naturelle et sans un mot de révolte.

Après trois semaines, j´avais bien-sûr envie de rentrer à la maison mais tout autant envie de rester trois semaines supplémentaires. J´aurais aimé faire la connaissance d´autres Afghans, rencontrer ceux qui sont revenus et qui prennent le futur à bras le corps, ceux qui travaillent pour rattraper les dernières décennies de peur et de paralysie. D´une part je pouvais sentir l´énorme potentiel en vitalité et en initiative personnelle qui gère la capitale alors que d´autre part, j´ai eu l´impression qu´il faudrait au moins trois générations pour que la léthargie du village de Laghmani (pourtant pas loin de Kaboul) se trouve ébranlée et que la brèche ainsi ouverte, permette aux femmes de savoir ce qu´elles veulent pour elles et sachent se défendre.

Il m´a été difficile de quitter cet environnement et ces femmes avec qui j´avais tissé des liens pendant deux semaines, ce fut comme si je les laissais tomber, comme si en partant je coupais le fil tissé entre nos deux cultures.

Pascale Goldenberg
Reproduction interdite sans l’accord explicite de l’auteur

goldenberg-freiburg@t-online.de
Ce récit est disponible en allemand et en anglais ainsi que le règlement du concours européen « Le fil de femmes à femmes »

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Visiter notre galerie "Broder pour survivre en Afghanistan



13/02/2006